Nous joindre
National

Les émissions régionales retirées d'Ohdio après deux ans, mais pas celles de Montréal

Les émissions régionales retirées d'Ohdio après deux ans, mais pas celles de Montréal
Photo: La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Radio-Canada retire depuis le mois de juin de sa plateforme Ohdio toutes les émissions de radio régionales qui ont plus de deux ans, mais pas celles de Montréal et ce, dans le but de limiter les droits à payer, bien que la société d’État s’en défende et invoque strictement une question de pertinence.

La Presse Canadienne a obtenu copie d’une note interne datée du 9 juin dans laquelle on peut lire que «pour des raisons contractuelles, tous les épisodes de nos émissions radio régionales seront désormais retirés après un délai de deux ans».

La note précise spécifiquement que «cette décision vise à limiter les droits à payer sur certains contenus et tient compte de la faible consommation de ces enregistrements». La mesure, écrit-on, «prendra effet immédiatement».

Après vérification, La Presse Canadienne a constaté qu’aucune émission matinale ou de retour à la maison en provenance des stations régionales de Radio-Canada de plus de deux ans n’était disponible sur la plateforme Ohdio. Les retraits sont mis à jour quotidiennement, que ce soit celles des stations de Gatineau, de Rimouski, de Sherbrooke, de Rouyn-Noranda et même de Québec, par exemple. Les seuls éléments régionaux de plus de deux ans que l’on peut retrouver sur Ohdio sont les bulletins de nouvelles qui, eux, ne remontent pas au-delà 2022.

Cependant, le rattrapage de l’émission matinale de Patrick Masbourian à Montréal remonte jusqu’à 2019, celui de l’émission de Pénélope McQuade à 2020 et la disponibilité de l’émission «Le 15-18», qui n’est plus en ondes, va jusqu’en 2016, soit avant la mise en ligne de la plateforme Ohdio, en 2019.

Malgré de multiples relances par courriel, le bureau des relations avec les médias de Radio-Canada n’a pas voulu confirmer que l’objectif de ce retrait était d’économiser le versement de droits et, dans chacune de ses réponses, a écrit que «tous les contenus qui sont actuellement disponibles sur Radio-Canada Ohdio le sont conformément aux conventions collectives et aux droits des ayants droit», ce qui va de soi de la part d’une société d’État.

La pertinence invoquée

Quant aux raisons du retrait des émissions régionales, la SRC a d’abord répondu que «la durée de mise en ligne d’une émission de radio quotidienne offerte en rattrapage est déterminée en fonction de sa pertinence dans le temps». Nous avons demandé à quelques reprises pourquoi les émissions montréalaises étaient plus pertinentes que celles des régions et quels étaient les critères de cette pertinence.

Dans une deuxième missive, on nous a expliqué que «Radio-Canada a pris l'initiative d'améliorer ses façons de faire pour s'assurer que les contenus soient retirés à l'échéance de la durée de diffusion déterminée, en respect des ententes collectives et des droits des ayants droit, et qu'ils soient conservés sur la plateforme d'archivage de Radio-Canada». Cette réponse laisse entendre que la décision est effectivement récente et que les droits des ayants droit faisaient partie de l’équation. Il faut cependant préciser qu’on doit payer pour avoir accès à ces archives.

Une autre réponse ajoutait que «c'est la prérogative de la direction des programmes de déterminer la durée de disponibilité des contenus et de les retirer à l'échéance des droits», confirmant ainsi la raison du retrait, même si ces contenus n’étaient pas retirés avant le 9 juin.

Finalement, après une sixième relance, adressée directement cette fois à la vice-présidente principale Dany Meloul, responsable des services de programmation en langue française, nous avons obtenu les réponses suivantes, toujours en provenance du bureau des relations avec les médias: «D'abord, soyez rassuré, les contenus ne sont pas supprimés après leur retrait de Radio-Canada Ohdio. Tous les contenus sont conservés dans nos archives». Comme mentionné plus haut, il faut toutefois payer pour avoir accès à ces archives.
De manière plus précise, on confirme que «nous sommes présentement à revoir nos paramètres de mise en ligne, incluant la durée des émissions en rattrapage».

En matière d'évaluation de la pertinence, on nous explique que «la direction se base sur l’analyse de la consommation des contenus». Avec un bassin de population de 4,4 millions, on devine que les contenus en rattrapage de la grande région (RMR) de Montréal sont davantage consommés que ceux, par exemple, du grand Rimouski (pop. 57 000), du grand Sherbrooke (227 000) ou même de la grande région de Québec (900 000).

Publicité

«Un corpus de référence qui disparaît»

Annick Charrette, présidente de la Fédération nationale des communications et de la culture (FNCC-CSN), qui représente 2800 employés de Radio-Canada, s’indigne de cette décision: «Ce qui m'indispose le plus, c'est le manque de conscience du service public que représente Radio-Canada, surtout pour les régions, parce que c'est un corpus de référence qui disparaît. Et pourtant, ça appartient au public.»

«C'est un rôle essentiel que Radio-Canada doit continuer à fournir à la population, mais aussi au milieu scolaire ou au milieu communautaire qui voudrait, par exemple, faire une revue de presse sur ce qui a été traité dans le cas de n'importe quel événement qui soit plus de nature régionale, comme les feux de forêt, par exemple.»

Elle prend notamment l’exemple d’une émission spéciale produite en Mauricie en mémoire de Joyce Echaquan, cette femme atikamekw décédée à l’hôpital de Joliette sous une pluie d’insultes racistes qu’elle avait capturées avec son téléphone cellulaire. «Peut-être que ce n’est pas pertinent pour quelqu'un de Montréal, mais c'est un corpus de référence pour les gens qui s'intéressent aux droits des Autochtones et à leur évolution.»

Mémoire et culture régionales

«C'est toute la question de la pérennité de la mémoire régionale, poursuit-elle, à savoir qu'après deux ans en région, si tu veux savoir ce qui s'est passé, il faut que tu passes par le service payant des archives. Ça, c'est quand même une mémoire à deux vitesses, une pérennité à deux vitesses pour les gens de région, les artistes et la culture régionale en général.»

De nombreux artistes ont d’abord émergé dans les régions, rappelle-t-elle: «Ces artistes en recherche de professionnalisation ont besoin d'une revue de presse, ont besoin au moment de soumettre des dossiers de candidature de référer à des choses qu'ils ont pu faire, mais c'est indisponible. C'est un frein à l'émancipation d'artistes en dehors des grands centres.»

Respect du mandat de la SRC

Le professeur Pierre Trudel, spécialiste du droit des médias, soulève de son côté une question de droit: «Dans la Loi sur la radiodiffusion, Radio-Canada a le mandat de refléter la globalité canadienne, mais aussi de rendre compte de la diversité régionale du pays et répondre aux besoins particuliers des régions.»

Pour ce qui est de la pertinence, la décision de retirer les émissions régionales, mais pas celles de Montréal, «semble difficile à réconcilier avec le mandat de Radio-Canada, qui est un mandat de répondre aux besoins des régions, donc d’assurer que les régions puissent accéder à ce qu'on pourrait appeler un répertoire d'émissions qui concernent leurs préoccupations. Faire une distinction entre Montréal et les autres régions, ça semble reposer sur une décision carrément arbitraire», dit-il en soulignant que les rapports de circulation des émissions montréalaises n'ont guère de pertinence en région.

Annick Charrette, pour sa part, soulève la question de souveraineté culturelle: «Si on n'est pas capable de se refléter à nous-mêmes, dans toutes nos dimensions, dans toutes nos régions, on a un maudit problème. Ça, c'est le rôle de Radio-Canada de s'investir dans la souveraineté culturelle canadienne.»

Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne