Des Canadiens à bord de la flottille pour Gaza racontent une interception violente

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Par La Presse Canadienne, 2026
Alors qu'un hors-bord non identifié s'approchait du bateau qui lui servait de refuge depuis deux semaines, Luiza Ravalli a entendu une voix au haut-parleur lancer un ordre menaçant: «Faites demi-tour ou vous serez arraisonnés.»
Mme Ravelli, infirmière en soins primaires de la région du Grand Toronto, et ses collègues transportaient des provisions, notamment des couches, des produits d'hygiène menstruelle et de l'eau en bouteille, au sein d'une flottille tentant de briser le blocus naval israélien de Gaza. Ils n'ont fait aucun mouvement pour modifier leur cap, a-t-elle déclaré.
L'infirmière a entendu trois coups de feu retentir dans leur direction, suivis d'un quatrième qui a frappé la coque métallique de leur bateau, à quelques centimètres de ses côtes et de celle de sa collègue assise à côté d'elle, a-t-elle raconté.
«Par instinct, nous avons baissé la tête. Mais je me souviens, la tête baissée, avoir levé légèrement les yeux et aperçu des points rouges de tireurs embusqués juste au-dessus de nos têtes», a-t-elle raconté lors d'une entrevue après son retour au Canada.
Mme Ravalli et deux autres Canadiens ayant participé à la flottille ont raconté une nuit passée à naviguer dans l'obscurité totale des eaux méditerranéennes, qui a culminé avec une violente interception par les forces israéliennes au large de l'île grecque de Crète.
Deux d'entre eux ont été arrêtés et emmenés à bord d'un navire israélien, où, selon leurs dires, ils ont été traînés et agressés par des soldats israéliens et contraints de dormir sur un plancher inondé la nuit. Ils ont également été témoins de violences envers d'autres personnes.
Les trois militants se sont entretenus avec La Presse Canadienne quelques jours avant une autre interception au large de Chypre, qui, selon les organisateurs de la flottille, a mené à l'arrestation de 11 Canadiens.
Global Sumud Canada, la section canadienne du mouvement flottille Global Sumud, a indiqué lundi qu'un seul militant canadien restait dans la mission après la dernière action israélienne. Il y avait initialement 12 Canadiens parmi les quelque 500 militants à bord des 54 bateaux partis de Turquie la semaine dernière, a-t-on annoncé.
Le groupe a déclaré mardi avoir perdu le contact avec les Canadiens détenus et ne pas pouvoir fournir de nouvelles informations sur leur situation.
Dérive de près de 12 heures
Dans un communiqué transmis par courriel mardi, Affaires mondiales Canada a indiqué suivre de près l'évolution de la situation concernant la flottille. Le ministère a précisé être au courant de la participation de Canadiens à la flottille Global Sumud et à la Coalition de la Flottille de la liberté, et que les forces israéliennes continuent d'intercepter les tentatives de franchissement du blocus naval.
«Les agents consulaires continuent de suivre la situation de près. Ils sont en contact avec les autorités locales et prêts à fournir une assistance consulaire aux citoyens canadiens qui en font la demande», indique le communiqué.
Pour Mme Ravalli, l'interception du 29 avril s'est soldée par la destruction du moteur et des systèmes de navigation du navire par des membres des Forces de défense israéliennes, laissant les militants à la dérive en mer, a raconté l'infirmière.
«Nous n'avions plus de communication, plus de radio… plus la possibilité de naviguer. Nos appels de détresse sont restés sans réponse, a relaté Mme Ravalli. Nous étions condamnés à mourir en mer.»
L'équipage a dérivé pendant près de 12 heures, pris dans une tempête, avant d'être secouru par l'ONG espagnole Open Arms, une organisation de sauvetage en mer qui soutient la flottille Global Sumud, a-t-elle dit.
Parallèlement, ce n'était que le début d'un calvaire de près de deux jours pour Marie Tota et Umir Tiar, détenues après l'arraisonnement de leurs embarcations par les forces israéliennes.
À l'époque, la flottille Global Sumud a indiqué qu'environ 180 militants avaient été détenus en eaux internationales lors de l'interception de 22 bateaux par l'armée israélienne. Tous les détenus ont été libérés peu après, à l'exception de deux ressortissants brésiliens et espagnols, ramenés en Israël et détenus pendant une semaine avant d'être expulsés. Ces derniers ont affirmé avoir été torturés, ce qu'Israël dément.
Le gouvernement israélien n'a pas répondu à une demande de commentaires concernant la détention de Canadiens en avril.
Israël a déjà qualifié la flottille de «provocation gratuite» et a nié les allégations de mauvais traitements de la part des détenus. Umir Tiar, une étudiante québécoise, a été libérée après une quarantaine d'heures de détention et a choisi d'embarquer sur un autre navire de la flottille en Grèce, a-t-elle raconté samedi à La Presse canadienne. Elle a été de nouveau arrêtée lors de l'interception de cette semaine, selon Global Sumud Canada.
Mme Tiar et Mme Tota ont toutes deux affirmé avoir été emmenées sur un grand navire israélien où des conteneurs maritimes surmontés de barbelés étaient disposés en cour intérieure, sous l'œil vigilant de soldats armés qui surveillaient les militants.
Un soldat israélien a arraché le chapelet de Mme Tota, malgré ses protestations, a-t-elle raconté. D'autres se sont fait confisquer leurs vestes et leurs chaussures, a-t-elle ajouté.
Les conteneurs étant trop petits pour accueillir tous les militants détenus, beaucoup ont dû grelotter dehors, a expliqué Mme Tiar, qui faisait partie du groupe.
Lorsque certains ont crié aux soldats de leur rendre leurs vestes ou de leur fournir des couvertures, ils ont été accueillis par un véritable torrent d'eau qui inondait le sol où ils tentaient de dormir, a témoigné Mme Tiar. Ils ont passé la nuit à tourner en rond pour se réchauffer, a-t-elle raconté.
À plusieurs reprises, des personnes ont été extraites du groupe par des soldats israéliens, pour revenir ensuite avec des ecchymoses et le visage tuméfié, se plaignant de symptômes similaires à une commotion cérébrale, ont-elles expliqué.
D'autres souffraient de faim et de déshydratation, a indiqué Mme Tota, ajoutant qu'il n'y avait pas assez de nourriture ni d'eau pour tout le monde, malgré la grève de la faim entamée par des dizaines de militants.
Mme Tota, infirmière urgentiste, a confié s'être sentie impuissante face à l'absence de matériel médical, alors qu'elle faisait de son mieux pour soigner les blessés.
Des violences marquantes
Après environ 40 heures de détention, les militants ont été libérés en Crète et remis aux autorités grecques. Mais Mme Tiar a affirmé que les violences ont continué dès leur débarquement.
Six militants avaient été séparés du groupe, et les autres détenus ont refusé de bouger tant que ces six-là ne seraient pas libérés, a précisé Mme Tiar. Des soldats ont tenté de traîner les militants un par un, a raconté Mme Tiar, ajoutant avoir vu cinq personnes se faire battre, dont une qui s'est recroquevillée en position fœtale pour se protéger des coups de pied.
L'étudiante québécoise a décrit comment elle a été traînée par le cou et le bras, puis plaquée sur une table jusqu'à ce qu'elle donne son nom aux soldats.
Ils ont finalement été conduits hors du navire et embarqués sur une embarcation arborant un drapeau grec, a-t-elle précisé.
Après avoir été prises en charge par les autorités grecques, Mme Tiar et Mme Tota ont été emmenées dans un hôpital voisin. Mme Tiar a été examinée par un médecin tandis que Mme Tota est allée observer les blessés, ont-elles expliqué.
Mme Tota a indiqué que 14 personnes avaient besoin de soins et que 3 avaient été transférées dans un établissement de soins plus spécialisé.
«Certaines personnes avaient des côtes cassées, d'autres des contusions visibles et ont dû passer des radiographies du visage et du nez. Certaines avaient des lésions à la colonne vertébrale, a-t-elle relaté. Une personne avait été touchée par une balle en caoutchouc et avait une blessure à la jambe.»
Elle a toutefois affirmé que le traitement réservé aux militants était bien moindre que le sort des Palestiniens vivant dans la bande de Gaza ravagée par la guerre.
Elle a ajouté que la gestion du conflit à Gaza par le Canada avait mis en lumière l'hypocrisie du gouvernement en matière de droits de la personne.
«Le Canada est censé être un pays qui défend les droits de la personne et la dignité humaine. Enfant, c'est ce que j'ai appris sur les valeurs du Canada. Mais il est clair que ce n'est plus la priorité du gouvernement canadien. Et c'est triste de voir un tel recul», a-t-elle commenté.
Affaires mondiales Canada a indiqué maintenir la position du gouvernement selon laquelle «l'aide humanitaire coordonnée par l'ONU à Gaza et dans toute la bande de Gaza doit être immédiatement renforcée pour remédier à la situation humanitaire catastrophique».
Les autorités israéliennes ont intensifié le blocus maritime de Gaza après les attaques menées par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, qui ont fait environ 1200 morts et plus de 250 prises d'otages.
Le ministère de la Santé de Gaza, qui fait partie du gouvernement contrôlé par le Hamas, affirme que l'offensive de représailles israélienne lancée après l'attaque du 7 octobre a fait plus de 72 700 morts. Il ne fournit pas de distinction entre civils et militants.
— Avec des informations de l'Associated Press
Kathryn Mannie, La Presse Canadienne