Ellen Wiebe, l'une des prestataires de l'AMM, revient sur sa décennie controversée

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Par La Presse Canadienne, 2026
TORONTO — La docteure Ellen Wiebe n’a jamais été du genre à reculer devant le risque.
Tout a commencé avec la première patiente à qui elle a prodigué une aide médicale à mourir. Hanne Schafer était une psychologue de Calgary âgée de 66 ans qui avait reçu un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique trois mois avant son départ à la retraite en 2013.
L’aide médicale à mourir (AMM) n’allait être légalisée que trois ans plus tard, mais Mme Schafer perdait rapidement sa capacité à parler, à marcher, à manger et à boire, et souhaitait bénéficier de cette procédure dès que possible. Le 29 février 2016, un juge a approuvé sa demande, plus de trois mois avant que l’AMM ne devienne légale, le 17 juin.
Le prochain obstacle consistait à trouver un médecin prêt à pratiquer cette intervention, se souvient Daniel Laurin, le mari de Mme Schafer. Il rend hommage à la Dre Wiebe pour avoir aidé sa défunte épouse alors que personne d’autre ne voulait le faire: «C’était un geste très humain.»
Alors que l'on souligne le dixième anniversaire de la légalisation de l'AMM au Canada, mercredi, cette médecin généraliste de Vancouver est au cœur de plusieurs controverses, mais cela ne l’empêche pas de poursuivre la voie qu’elle s’est tracée.
«Je suis prête à prendre des risques pour mes patients», a déclaré la docteure.
Pour son premier cas, il n’y avait ni infirmière pour poser la perfusion ni pharmacien pour délivrer les médicaments nécessaires, car leurs ordres professionnels ne l’autorisaient pas encore, se souvient-elle.
«J’ai dû mentir sur l’ordonnance», a expliqué Dre Wiebe en haussant les épaules. «J’ai prescrit un mois de médicaments de soins palliatifs et, bien sûr, je les ai tous utilisés d’un seul coup.»
Racontant cette histoire un autre jour lors d’une entrevue filmée, elle s'était assise sur une chaise en bois à la table de sa salle à manger tandis que les derniers rayons de soleil de la journée s’infiltraient dans la pièce. Son élocution était plus lente et son ton, plus doux. Dans ce récit, elle ne mentionnait pas l’ordonnance.
Une figure controversée
Aujourd’hui âgée de 74 ans, Dre Wiebe est une figure controversée, souvent considérée soit comme une défenseuse de l’autonomie et des droits de la personne au service des patients, soit comme une médecin trop disposée à pratiquer cette intervention.
Des familles estimant que leurs proches n’auraient pas dû être admissibles à l’aide médicale à mourir ont tenté de poursuivre Dre Wiebe en justice ou ont porté plainte auprès du Collège des médecins et chirurgiens de la Colombie-Britannique. Mais Dre Wiebe n’a jamais été reconnue coupable d’avoir enfreint la loi.
Certains experts juridiques et médicaux affirment qu’il est extrêmement difficile de poursuivre un praticien accusé d’avoir administré à tort l’aide médicale à mourir, en grande partie parce que la loi laisse aux médecins une marge de manœuvre pour interpréter et repousser ses limites.
«Si l’on examine certains de ces cas, cela en dit long sur les défaillances de notre système», a soutenu Trudo Lemmens, professeur spécialisé en droit et en politique de la santé à l’Université de Toronto.
Les critères d’admissibilité du gouvernement fédéral pour l’aide médicale à mourir sont divisés en deux voies. Pour la voie 1, le décès d’une personne doit être raisonnablement prévisible. Selon M. Lemmens, certains interprètent cela comme signifiant que le patient est en fin de vie, tandis que d’autres croient que cela inclut une personne atteinte d’une maladie incurable, mais à qui il reste encore de nombreuses années à vivre.
La voie 2, introduite en 2021, permet aux personnes handicapées atteintes d’une maladie grave et incurable de présenter une demande. Les initiatives visant à étendre davantage l’admissibilité aux personnes souffrant d’une maladie mentale ont été reportées à mars 2027.
Plusieurs contestations à travers le temps
Dre Wiebe est confrontée à des contestations juridiques et réglementaires pratiquement depuis la mise en vigueur de la loi sur l’aide médicale à mourir.
En 2017, la pratique de Dre Wiebe a fait l’objet d’un examen par l’ordre des médecins après qu’elle eut fourni l’aide médicale à mourir à une femme de 56 ans atteinte de sclérose en plaques à un stade avancé, qui n’était pas admissible jusqu’à ce qu’elle s’affame pour rendre son décès «raisonnablement prévisible».
La même année, un établissement de soins de longue durée juif a porté plainte auprès de l’autorité de régulation de la Colombie-Britannique après que Dre Wiebe s’y fut introduite en dehors des heures d’ouverture, à la demande de la famille, pour prodiguer l’aide médicale à mourir à leur père âgé de 83 ans.
En 2024, une famille a tenté de poursuivre Dre Wiebe en justice, affirmant qu’elle avait fourni l’aide médicale à mourir à un homme de 52 ans, un père de trois enfants, alors qu’il bénéficiait d’une permission de sortie d’un hôpital psychiatrique en 2022. Dans sa plainte civile, la famille a indiqué qu’il souffrait de douleurs chroniques au dos, mais que celles-ci n’étaient «ni graves ni irrémédiables».
Les dossiers de l’ordre des médecins ne font état d’aucune mesure disciplinaire et Dre Wiebe affirme qu’aucune allégation de faute professionnelle liée à l’aide médicale à mourir n’a été retenue.
«Toutes les procédures ont été tranchées en ma faveur pour la raison évidente que je respecte effectivement la loi et que j’obéis aux règlements», a indiqué Dre Wiebe, d’un ton neutre.
Difficile de mener des poursuites
Cependant, en 2024, un juge a rendu une injonction d’urgence pour empêcher Dre Wiebe d’agir la veille du jour où elle devait procéder à une intervention pour une femme de 53 ans originaire de l’Alberta. Dans sa décision, un juge de la Cour suprême de la Colombie-Britannique a estimé que cette femme semblait souffrir d’un trouble mental, et non d’un trouble physique.
«Une question importante doit être tranchée en Colombie-Britannique: faut-il un contrôle judiciaire lorsqu’une personne choisit de mourir en vertu des dispositions d’exemption relatives à l’aide médicale à mourir prévues par le Code criminel?» a déclaré le juge Simon R. Coval.
Selon Trudo Lemmens, cette injonction démontre que la pratique de Dre Wiebe suscite des inquiétudes au sein du pouvoir judiciaire, et l’absence de poursuites criminelles ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas de problèmes.
«Il se peut simplement qu’il soit trop difficile de poursuivre ces affaires», a-t-il souligné.
Dre Wiebe ne semble pas facilement ébranlée par l’examen minutieux des juges, des organismes de réglementation ou des médias. Elle s’empresse de souligner que les tribunaux et les ordres professionnels se rangent de son côté chaque fois.
«Parce que je respecte la loi chaque fois», a-t-elle dit en se redressant sur sa chaise en bois de la salle à manger.
Cela n’a pas empêché les attaques publiques, notamment une pétition en cours signée par plus de 15 000 personnes qui exigent que sa pratique fasse l’objet d’un réexamen.
L'enjeu de la maladie mentale
La mère de Kiano Vafaeian s’est montrée particulièrement virulente dans ses critiques à l’encontre d’Ellen Wiebe, l’accusant d’avoir accordé l’aide médicale à mourir à son fils de 26 ans à Vancouver, après que des médecins de l’Ontario lui en eurent refusé l’accès. Margaret Marsilla affirme que son fils a «fait le tour des prestataires» jusqu’à ce qu’il en trouve un disposé à le faire.
«La docteure Ellen Wiebe a fait disparaître mon fils de ce monde avant qu’il n’ait eu la chance de guérir, de grandir et de vivre la vie qui l’attendait encore», a écrit Mme Marsilla sur les réseaux sociaux en mars, à l’occasion de ce qui aurait été le 27e anniversaire de son fils.
Mme Marsilla a rendu publique l’histoire de son fils en janvier, expliquant dans des articles de presse et sur les réseaux sociaux qu’il souffrait de diabète de type 1 et d’une perte partielle de la vue, mais que son état n’était pas grave. Elle affirme qu’il a souhaité mourir parce qu’il souffrait de troubles mentaux, ce qui aurait dû le rendre inadmissible à l’aide médicale à mourir.
Dre Wiebe assure n’avoir jamais pratiqué l’aide médicale à mourir pour une maladie mentale, à l’exception d’un patient dont l’état psychique entraînait des douleurs physiques, un cas approuvé par un juge en 2016.
«Je suis mère. Je sais qu’elle a pleuré la perte de son fils, et je comprends qu’un tel deuil puisse être très compliqué et se traduire par de la colère», a affirmé Dre Wiebe, imperturbable.
Interrogée sur sa réaction émotionnelle face aux allégations de Mme Marsilla, Dre Wiebe marque une pause de plusieurs secondes.
«Je veux dire, c’est prévisible, a-t-elle déclaré. C’est une question à laquelle j’ai longuement réfléchi et je crois que c’est la bonne chose à faire.»
Mme Wiebe affirme savoir identifier si la demande d’une personne est motivée par une maladie mentale. Elle a consulté un psychiatre lors de ses premiers cas d’aide médicale à mourir, mais précise qu’elle effectue désormais ces évaluations elle-même.
Elle explique que les personnes dépressives ont tendance à éprouver de la culpabilité et des remords. Pour mettre cela au jour, elle dit poser des questions telles que: «Avez-vous le sentiment de mériter de souffrir?»
Les réponses du patient détermineront la suite de la procédure.
«Si quelqu’un dit: “Je dois mourir parce que le monde se porterait mieux sans moi”, alors nous souhaitons l’aider à surmonter une partie de cette dépression au préalable, afin qu’il choisisse l’aide médicale à mourir comme une option mûrement réfléchie, compte tenu de son état de santé», a-t-elle indiqué.
Un autocontrôle problématique?
La recommandation pour la voie 2 peut émaner de tout médecin qui se sent qualifié pour évaluer le patient. Cela signifie qu’un spécialiste de la santé mentale n’est pas nécessaire si le médecin estime disposer d’une expertise suffisante.
Pour le docteur Sonu Gaind, psychiatre, cela revient à autoriser un médecin qui estime disposer de l’expertise médicale nécessaire pour traiter un cancer gastrique très complexe à le faire, bien qu’il n’ait pas suivi les années de formation spécialisée requises pour obtenir sa certification.
Tant que le praticien chargé de l’aide médicale à mourir estime que l’état d’une personne est irrémédiable, il est «très difficile, voire pratiquement impossible» de le poursuivre en justice, explique-t-il.
«C’est une situation pour le moins étrange où, franchement, cela finit par relever en grande partie de l’autocontrôle, et où nous comptons sur cet autocontrôle pour qu’il fasse également office de système de jugement, ce qui est tout à fait incroyable», déclare le Dr Gaind, ancien chef du service de psychiatrie dans deux hôpitaux de Toronto.
Dre Wiebe raconte qu’on la traite de meurtrière depuis des décennies et qu’elle a reçu des menaces de mort, mais qu’elle n’a jamais vacillé. Elle a pratiqué des avortements pendant 40 ans avant l’aide médicale à mourir, et était alors tout aussi catégorique sur le fait que ses patientes avaient un droit légal à cette intervention.
«Je faisais ce qu’il fallait, donc cela ne me posait aucun problème d’être traitée ainsi», a précisé Mme Wiebe.
Lorsque l’un de ses fils avait sept ans, il avait peur d’aller à l’école tout seul, craignant que quelqu’un ne s’en prenne à lui, se souvient Mme Wiebe.
«Je n’aimais pas l’idée que le fait d’être prise pour cible puisse leur nuire, mais j’arrivais à rationaliser cet aspect parce qu’il y avait beaucoup de patientes qui avaient besoin d’aide», a-t-elle conclu.
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Hannah Alberga, La Presse Canadienne