La solution finlandaise à l'itinérance: un marathon, pas un sprint

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Par La Presse Canadienne, 2026
HELSINKI — On ne pourrait jamais deviner que ce sont des logements destinés à des personnes qui seraient autrement jetées à la rue. Et pourtant, la Finlande recèle ici une de ses meilleures recettes, qui a permis à ce pays nordique de 5,7 millions d'habitants d’arriver à l’objectif itinérance zéro, ou presque.
Non, ce n’est pas un refuge.
C’est à une bonne quinzaine de minutes de métro du centre-ville de Helsinki, la capitale, et on voit défiler par les fenêtres, sous la grisaille, une banlieue assez semblable aux autres, avec ses centres commerciaux, ses parcs, ses maisons, etc.
De la station Myllypuro, il faut marcher près d'une demi-heure sur un sentier sinueux au travers de petits immeubles à appartements coquets, jusqu’à un complexe de quatre bâtiments de quelques étages seulement, avec 76 appartements, qui donnent sur une cour centrale commune.
À peu près rien ne les distingue des autres constructions autour, sinon qu’ils n’ont pas de balcons.
Et un détail particulier, un indice: une plaque métallique brillante fixée sur une sorte de porche, où sont gravés une série de mots en finnois qui suggèrent des valeurs telles que l’empathie, la bienveillance, la générosité.
On ne voit pratiquement pas de personnes itinérantes dans les rues de Helsinki ou ailleurs en Finlande. Celles qui seraient dans les rues à faire la manche, elles sont ici. Parce que les différents ordres de gouvernement en Finlande ont la responsabilité de fournir un toit aux nécessiteux et ils font affaire avec des organismes sans but lucratif pour y arriver.
La Constitution prévoit en effet que les autorités «doivent promouvoir le droit pour toute personne au logement et la possibilité de se loger elle-même».
Le périmètre du complexe est assez vaste et, en ce milieu d’après-midi froid et humide où le soleil s’incline déjà, on cherche notre hôte, le directeur de service de Rinnekodit, Mika Paasolainen, qui finit par apparaître, et nous présente son collègue Marko Lahtela, gestionnaire de cette unité d’habitations, appelée Rinnekodit Silta.
Un «marathon»
Le soutien aux personnes itinérantes, «ce n’est pas un sprint, c’est un marathon», soutient Marko Lahtela, pour justifier la politique «Housing First», le «logement d’abord».
Il s’agit d’une démarche à long terme que préconise son pays depuis deux décennies.
Elle a inspiré notamment le maire de Québec, Bruno Marchand, qui a lancé en 2021 l'idée de l'«itinérance zéro» dans le débat public et s'est donné cet objectif d'ici à 2025, mais il a dû repousser l'échéance par la suite.
Plutôt que de financer surtout des refuges temporaires, comme on en retrouve beaucoup au Québec, la Finlande fournit un toit permanent aux personnes sans abri, avant même de leur fixer des conditions, de régler leurs problème de dépendance ou de santé mentale, etc.
Le logement d’abord, «c’est moins cher à long terme», argue M. Lahtela.
Selon une étude de l’université finlandaise de Tampere, fournir un hébergement à une personne itinérante permet à l’État d’économiser 15 000 euros par an, mais un rapport de 2023 suggère que c’est une estimation très conservatrice, puisqu’elle ne tient pas compte non plus de la réduction de l’espérance de vie ni de la perte de revenus fiscaux causée par l’itinérance.
La Ville de Helsinki estime pour sa part que la prévention de l’itinérance fait économiser entre 17 000 et 52 000 euros (26 950 $ à 82 400 $) par personne par an aux autorités.
«Les dépenses sont moins élevées pour le système de santé que si on laisse les gens dans la rue», explique M. Lahtela.
«Et il y a une possibilité de les réhabiliter, que ce soit en les réintégrant dans le marché du travail, ou tout simplement en les laissant retrouver leur autonomie dans leur appartement, sans causer de désordre public et de dommages.»
Ces immeubles de banlieue étaient des résidences étudiantes jusqu’en 2022, lorsque la Fondation du Diaconat, qui chapeaute Rinnekodit, les a achetés. Les fondations peuvent obtenir un soutien de l’État finlandais pour faire des acquisitions immobilières.
Marko Lahtela reconnaît que les voisins étaient inquiets au début.
Oui, le syndrome «pas dans ma cour» touche aussi les Finlandais.
«Bien sûr», a-t-il raconté autour d’une grande table dans un des appartements, transformé en local administratif, où l’entrevue se déroule en sirotant un café. C’est un petit appartement bien divisé et fonctionnel comme ceux dont disposent les résidants.
«Nous avons été très honnêtes sur notre travail. Une trentaine de personnes sont venues à la première assemblée d’information. À la deuxième assemblée, six mois plus tard, ils étaient beaucoup moins, et à la dernière assemblée, un an après notre arrivée, il y a eu deux personnes.»
Il y a des problèmes, du désordre parfois?
«Parfois, mais c’est très tranquille, nous n’avons eu que quelques enjeux dans les dernières années», a répondu M. Lahtela.
L’organisme héberge ici 76 personnes, qui paient un loyer modeste et qui peuvent demander aussi un soutien financier de l’État pour le verser.
La Ville de Helsinki tient la liste d’attente et oriente les demandeurs vers les différents services d’aide.
Des équipes s’activent pour trouver les personnes qui ont besoin d’aide dans la rue, détaille la vice-mairesse de la capitale, Maarit Vierunen.
Cette grande dame blonde nous accueille avec le traditionnel café finlandais, dans son sobre bureau de l’Hôtel de Ville, face à la Baltique — un bâtiment de style Empire russe qui, derrière sa façade classique et ses colonnes, a été dépouillé de son intérieur d’époque et est étonnamment moderne.
Des travailleurs sociaux font des évaluations pour mieux connaître les antécédents, le bagage de la personne dans le besoin, explique-t-elle.
«L’itinérance affecte les personnes vivant seules, il n’y a pas de familles à la rue», tient-elle à préciser.
Elle souhaite aussi déboulonner un mythe: rares sont les personnes qui refusent toute aide ou un appartement.
«Il y en a qui veulent rester dans la rue, mais c’est une petite minorité.»
Les résidants de Rinnekodit Silta apportent avec eux le bagage de la rue, dépendance, itinérance, mais sont relativement autonomes, ils peuvent prendre soin d’eux-mêmes.
Pour eux, chaque avancée si minime soit-elle vers une vie plus rangée et régulière est une petite victoire, explique Marko Lahtela. Et ils peuvent aussi parfois encaisser des reculs ou des rechutes, comme tout le monde.
Nous avons croisé sur le terrain quelques résidants qui ont salué Marko et Mika, mais il n’a pas été possible de leur parler, pour des raisons de confidentialité. Ils pourraient mal réagir si on les interviewait, nous a-t-on prévenus.
Il ne s’agit pas d’une clientèle dite «lourde».
Pour les cas plus lourds, Rinnekodit dispose d’autres unités, dans son parc de 17 ensembles, la plupart dans la région de la capitale, où des services sont assurés 24 heures sur 24, 7 jours sur 7: hygiène personnelle, traitement de la dépendance aux opioïdes, etc.
À Rinnekodit Silta, les locataires peuvent rester aussi longtemps qu’ils le veulent, en faire le choix d’une vie ou plutôt une escale de quelques mois, le temps de rebondir ailleurs.
C’est beaucoup mieux que dormir nuit après nuit dans un refuge, fait valoir Marko Lahtela, qui a une longue expérience d’aide aux personnes itinérantes.
«Une personne ne peut rien construire à partir d’un séjour en refuge», a-t-il plaidé, en rappelant que personne n’y dispose de son espace privé. En outre, le matin, il faut quitter les lieux.
«On ne veut pas revenir à ce genre d’hébergement, renchérit son collègue. C’est pour ça qu’on privilégie fortement une politique de ‘logement d’abord’.»
Une vingtaine d’employés, des infirmiers et trois personnes qui ont acquis un bagage de travail social, sont sur place pour aider les locataires, si l’un d’entre eux veut suivre une formation, effectuer un retour à l’école, obtenir du soutien pour des rendez-vous médicaux, etc.
C’est la municipalité qui, en quelque sorte, «achète» ces services aux organismes, ce qui leur permet de se financer.
Dans un des bâtiments, il y a aussi une salle communautaire, assez grande, bien vitrée où on sert le café et où les locataires peuvent socialiser.
On propose par ailleurs aux résidants de participer aux activités d’entretien des espaces communs, comme le jardinage, en échange d'une petite indemnité.
Le budget de ce complexe d'habitations est de 2,8 millions d’euros (4,4 millions $), incluant les services et salaires, l’entretien etc.
Financement
Bien sûr, rien n’est parfait. Quel est le défi principal du modèle finlandais actuellement?
«Le financement», répond Mika Paasolainen.
«Les finances publiques sont en mauvais état en Finlande, les municipalités doivent faire des compressions, elles achètent moins de services et ça nous affecte.»
La Ville de Helsinki reconnaît que le gouvernement de centre-droit effectue des compressions. Mais les services de la Ville en sont-ils affectés?
«Espérons que non», a répondu Maarit Vierunen.
Elle reconnaît que c’est un «sujet délicat», puisque sa famille politique, le parti de centre-droit, forme le gouvernement au parlement.
L’itinérance de longue durée est en baisse constante en Finlande. Par contre, l’itinérance à court terme – quelques semaines, quelques mois – est en hausse, là encore à cause des réductions budgétaires du gouvernement de centre-droit, précise M. Paasolainen.
À la fin de 2024, il y avait officiellement 3800 personnes en situation d'itinérance en Finlande, selon le gouvernement, et on s'attendait à une hausse en 2025, une fois que les statistiques allaient être compilées.
Les services d’aide pour cette nouvelle clientèle ne suffisent plus, a constaté la députée Jenni Pitko, présidente du comité sur l’environnement du Parlement finlandais, qui est responsable des questions de logement et de l’itinérance.
La députée du Parti vert, sur les banquettes de l’opposition, critique sévèrement les compressions entreprises par le gouvernement de centre-droit.
«C’est déjà un défi de répondre à la demande de service actuellement», en ajoutant qu’il manque aussi d’argent dans les caisses pour financer le système de santé, un enjeu qui fait maintenant débat en Finlande, comme au Québec.
Les fondations
Le modèle des fondations est une solution répandue en Finlande pour faire face au problème de l’itinérance et du logement.
Avec ses 3200 employés, Rinnekodit héberge et aide pas moins de 5000 personnes dans le besoin dans 140 installations.
La Fondation Y, un autre organisme sans but lucratif œuvrant dans l’habitation, possède 19 500 appartements partout en Finlande, dans lesquels vivent une trentaine de milliers de personnes.
Et son parc immobilier continue de s’agrandir.
Comme l’industrie de la construction est en récession, «c’est une bonne période pour nous, croyez-le ou non», a commenté Juha Kahila, directeur des Affaires internationales de la Fondation Y.
La demande est là et la Fondation Y construit de 450 à 600 appartements par an, «une bonne cadence pour nous».
Elle ne reçoit pas un sou du gouvernement. L’essentiel des revenus provient des loyers des locataires.
Mais l’État et les municipalités garantissent les prêts hypothécaires qui permettent de construire les immeubles.
Aussi, un organisme gouvernemental peut subventionner une partie des frais d’intérêt. Également, la Ville de Helsinki demeure propriétaire du terrain, mais le loue à très bas prix sur 40 à 50 ans.
Quant à la solution de dernier recours, le refuge, il en existe deux pour les citoyens de Helsinki qui n’ont pas d’appartement.
La Presse Canadienne a demandé à visiter celui de l’Armée du Salut, mais les responsables ont décliné la requête.
Il existe aussi des refuges pour les nouveaux arrivants, sans-papiers, demandeurs de statut de réfugié, etc.
La Finlande a été épargnée par l’afflux d’une immigration irrégulière qui aurait pu être plus difficile à héberger.
Elle a accueilli une population d’origine kurde qui s’élève à environ 3000 personnes actuellement. Il y a aussi eu des réfugiés originaires de Somalie et de la République démocratique du Congo.
Les personnes sans papier ne peuvent être hébergées que dans des refuges qui leur sont réservés. Mais du moment qu’elles obtiennent un permis de résidence, l’État leur fournit un appartement, nous explique-t-on.
Malgré tous ces efforts, il reste néanmoins des personnes en situation d'itinérance dans le centre-ville de Helsinki, à proximité de l'esplanade de la gare centrale.
On les voit quotidiennement en train de mendier ou de jouer de la musique près des bouches du métro ou à l'intérieur de la gare.
Une femme dans la vingtaine interrogée un matin de semaine froid et pluvieux a confirmé qu'elle n'avait pas d'appartement.
Elle sollicite un à un les usagers du transport en commun qui attendent à un arrêt de tramway, mais tous l'ignorent. Le tramway arrive, ils montent à bord et elle reste seule sur le quai.
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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.
Patrice Bergeron, La Presse Canadienne