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Le gouvernement Carney veut accorder une valeur pécuniaire à la nature

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23 avril 2026
La Presse Canadienne, 2026
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4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Le gouvernement Carney s'apprête à mettre sur pied un groupe de travail qui définira comment mesurer la valeur économique de la nature. L'objectif derrière ce concept imparfait et qui ne fait pas l'unanimité est de mieux protéger la nature des hommes.

Combien de milliards de dollars vaut la pollinisation des abeilles, nécessaire à la production de nourriture?

Quelle est la valeur des services écologiques rendus par le contrôle des moustiques par les chauves-souris?

À quel montant se chiffre la valeur d'une forêt qui capte le carbone? D'un milieu humide qui purifie l’eau? Du lac qui apaise les esprits stressés?

Depuis quelques décennies, différentes initiatives, encouragées par les Nations unies, ont été mises en place pour tenter d’apposer une valeur économique aux services que nous rend la nature.

Par exemple, le Fonds monétaire international (FMI) évaluait, en 2019, à 2 millions $ la valeur d’une baleine bleue.

Le FMI en est arrivé à cette conclusion en estimant la valeur monétaire des services écologiques rendus par le mammifère, comme la capture et la séquestration du carbone et la fertilisation des océans.

«Pour certains, il faudrait protéger les écosystèmes pour leur valeur intrinsèque et je fais partie de ces gens», a indiqué le député libéral Steven Guilbeault en entrevue avec La Presse Canadienne.

«Mais plus on rend facile pour les gouvernements et les entreprises» de définir des règles qui permettent d’accorder une valeur pécuniaire à la nature, «plus ce sera facile de la protéger», a commenté l’ancien ministre de l’Environnement, en marge du Sommet Climat Montréal, qui se déroulait le 16 avril.

«Quand les gouvernements investissent dans la conservation, c'est considéré comme une dépense», mais il faut trouver le moyen de donner à la nature «une valeur comptable dans nos livres et ça, ça va révolutionner le monde de la conservation», a ajouté le député.

«L'objectif du groupe de travail que le premier ministre Carney veut créer» est donc de voir «comment on peut faire ça au Canada», a précisé Steven Guilbeault, qui ne fait plus partie du cabinet de Mark Carney.

Contrairement à la ministre de l’Environnement Julie Dabrusin et à la secrétaire d’État à la nature Nathalie Provost, Steven Guilbeault était disponible pour répondre aux questions sur le sujet.

Carney veut mettre sur pied un groupe d'experts

En mars dernier, en dévoilant sa stratégie de 3,8 milliards $ pour protéger la nature, le premier ministre du Canada avait indiqué qu’il souhaitait «mettre sur pied, au printemps 2026, un groupe d’experts sur la comptabilité du capital naturel et le financement de la nature».

Ce groupe de travail aurait le mandat de déterminer comment mieux prendre en compte la valeur de la nature et comment l’intégrer dans les processus décisionnels.

«C’est en suivant l’état de nos écosystèmes avec la même rigueur que celle dont nous faisons preuve pour suivre les rendements économiques et financiers que nous jetterons les bases nécessaires aux décisions d’investissement visant à protéger les milieux naturels», avait indiqué Mark Carney, sans toutefois donner des détails sur ce projet.

Un concept qui ne fait pas l’unanimité

Fixer un prix ou une valeur à la nature ne fait pas l’unanimité au sein des environnementalistes et des économistes.

Le professeur d’économie à l’Université d’Oxford Alex Teytelboym, qui a publié des articles sur le sujet, fait partie de ceux qui plaident en faveur d’un tel concept.

Parce que les marchés ne comprennent pas la valeur de l'air et de l'eau purs et des sols en santé, nos économies les consommeront jusqu’à épuisement, selon ses travaux.

En revanche, leur accorder une valeur monétaire favorisera leur protection, selon Alex Teytelboym.

De l’autre côté du spectre, des gens comme l’auteur et environnementaliste anglais George Monbiot soutiennent que la valeur de la nature est inestimable.

Accorder des valeurs marchandes aux écosystèmes ne peut qu’encourager leur marchandisation et, au final, leur destruction, selon lui.

Pour la chercheuse Joanna Eyquem, vice-présidente de l’Institut des risques climatiques, accorder une valeur pécuniaire à la nature est un concept «imparfait», mais «c’est la seule façon qu'on a trouvée pour intégrer la valeur de la nature dans un système économique qui, lui aussi, est imparfait».

Des villes ont déjà commencé le travail

Joanna Eyquem est d’avis que plus les gouvernements vont intégrer tôt la nature à leurs systèmes de gestion et de reddition de comptes, plus les populations et les décideurs seront en mesure de prendre des décisions éclairées pour le bien-être des collectivités.

Au Canada, plus de 150 gouvernements locaux auraient commencé, dans les dernières années, à recenser et évaluer leurs actifs naturels, selon une étude écrite par Joanna Eyquem en 2025 pour le Centre Intact d’adaptation au climat de l’Université Waterloo.

«Les plus visionnaires intègrent aussi des divulgations non auditées sur les actifs naturels dans leurs rapports financiers. Cependant, ces efforts sont pour le moins disparates vu l’actuel vide normatif entourant cette information au pays», peut-on lire dans le rapport intitulé «Inscrire la nature dans les rapports financiers: divulgation des actifs naturels par les gouvernements locaux».

Dans ce document, Joanna Eyquem présente trois catégories de services découlant des écosystèmes, sur lesquels les gouvernements devraient mettre une valeur.

Il y a les services d’approvisionnement, qui représentent les produits qui proviennent des écosystèmes, comme la nourriture, le bois ou encore l’eau potable.

Les services de régulation et de soutien font quant à eux référence «aux services qui régulent les processus écosystémiques et favorisent la production d’autres services écosystémiques, par exemple la régulation du climat et le cycle de l’eau».

Enfin, il y a les services culturels que la nature procure, comme les bienfaits spirituels, récréatifs, physiques ou encore mentaux.

Stéphane Blais, La Presse Canadienne

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