Les congés menstruels alimentent la discussion autour d'un enjeu tabou au travail

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Depuis quatre ans, les employées de Bravo Musique peuvent prendre une pause lorsqu'elles en ressentent le besoin durant leurs menstruations. La maison de disque est l’une des rares entreprises au Québec à avoir mis en place un congé menstruel.
La proposition de Bravo Musique est flexible et permet aux employées concernées de choisir parmi plusieurs options. Elles peuvent notamment «ralentir dans la journée, s'absenter complètement ou faire du télétravail», explique la directrice générale de l’entreprise, Sabrina Cousineau.
«Ça me permet une liberté, puis ça m'enlève vraiment un stress sur les épaules parce que moi, personnellement, mes menstruations sont quand même assez difficiles, confie une employée de Bravo Musique, qui préfère conserver son anonymat, considérant qu'il s'agit d'une question très personnelle. Elles me causent un stress et c’est vraiment un inconfort qui n’est pas "le fun".»
Même si cela peut sembler difficile sur le plan logistique pour les employeurs, la directrice de Bravo Musique est convaincue que «tout est possible, au même titre qu’un congé maladie».
«C’est une absence qui, selon moi, peut être justifiable. Présentement, ça se peut très bien que des personnes qui sont menstruées, qui vivent des gros inconforts, finissent par prendre des congés dans leur banque de congés maladie alors que ça n'en est pas un», précise Mme Cousineau.
«Ça fait vraiment du bien de penser qu'on est prise au sérieux finalement là-dedans, a exprimé l'employée de l’entreprise, puisque ce n'est pas juste un truc qu'on devrait endurer. Juste ça, je trouve que c'est vraiment une bonne avancée.»
Bien que relativement marginal au Québec, le concept des congés menstruels est encadré par une loi en Espagne depuis 2023. Les femmes menstruées peuvent y prendre trois à cinq jours de congés par mois, mais un billet médical est requis pour y avoir accès.
Les congés menstruels de Bravo Musique sont fondés sur la confiance et n’exigent aucun billet médical. Pour le moment, il n’y a eu aucun abus et Mme Cousineau n’a «jamais senti le besoin de limiter le nombre de congés par mois».
La coordonnatrice des relations communautaires de l’organisme Dignité mensuelle, Aylin Sari, croit qu'exiger un billet médical pour pouvoir accéder au congé menstruel ne fonctionnerait pas au Québec, puisque le «système de santé est très défaillant» et qu'obtenir un rendez-vous est déjà compliqué. De plus, ce ne sont pas tous les médecins qui vont prendre les douleurs menstruelles au sérieux, poursuit celle dont l'organisme a pour mission de se battre contre la précarité menstruelle ainsi que d'éduquer la population face aux menstruations.
Les menstruations et le monde du travail
Environ 30,4 % des femmes menstruées manquent deux jours ou moins de travail ou d'école par mois à cause de leurs menstruations, selon un sondage réalisé par le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (RQASF) en 2021.
Les menstruations peuvent amener plusieurs types de symptômes, tels que des crampes, de la fatigue, des maux de tête et des changements d’humeur. Chaque femme menstruée va être impactée par ces douleurs sur une échelle différente, mais les personnes atteintes d’endométriose ou bien du syndrome des ovaires polykystiques risquent d’être plus affectées par ces douleurs. Une femme sur dix serait atteinte d’endométriose, selon le Réseau canadien de l'endométriose.
Puisque beaucoup de ces souffrances sont intériorisées, «plusieurs femmes vont surcompenser», ce qui peut mener au présentisme, prévient la directrice du RQASF, Élise Brunot. Ceci se produit lorsqu'une employée se présente au travail alors qu'elle n'est pas en mesure de le faire, pour finalement ne pas travailler comme elle le devrait normalement. «Le présentéisme est un phénomène qui est extrêmement préjudiciable pour la santé des femmes», juge Mme Brunot.
«Donc c'est sûr que, dans ces milieux scolaires et en milieu professionnel, il va vraiment être temps de prendre en considération ce que vivent les filles et les femmes. On ne peut plus juste se contenter de l’invisibiliser», ajoute-t-elle.
Les employeurs pourraient même bénéficier de prendre en considération les enjeux de la santé féminine, selon Mme Brunot. «Si on permet plus de vacances ou de repos à une personne, elle va être contente de faire son travail et elle va avoir une meilleure productivité», fait également valoir Aylin Sari.
Cependant, les congés menstruels ne sont peut-être pas la solution parfaite, selon la professeure de science politique de l'Université Concordia Francesca Scala, qui est aussi coautrice du livre sur l'équité menstruelle «Northern Blood», paru plus tôt cette année chez McGill-Queen's University Press.
D'une part, les expériences corporelles des gens, leur santé, varient d'une personne à l'autre — qu'il s'agisse d'hommes ou de femmes, de personnes menstruées ou non — et il faut s'assurer qu'un espace de travail soit inclusif pour tous les employés, suggère Mme Scala. «D'autre part, je ne suis pas sûre qu'on veuille identifier ou définir la menstruation comme un problème (...) et ainsi d'en faire une catégorie à part.» Les personnes menstruées devraient alors «déclarer» leurs menstruations pour avoir accès à ce congé, ce qui pourrait entraver la vie privée et mener à de la surveillance, explique-t-elle.
«Les personnes ne devraient pas avoir à déclarer “je suis menstruée, alors j’aimerais avoir un congé”. C’est délicat. Ce n’est pas tout le monde qui veut dire à son employeur “je prends un congé menstruel, car je suis en train d’avoir des crampes douloureuses”.»
De plus, pour certains corps de métier manuels ou sur le terrain, il serait plus compliqué d’instaurer le congé menstruel, soulève la professeure.
«Parfois on veut instaurer (les congés menstruels), mais on n’a peut-être pas la capacité, les outils ou bien la formule (pour rendre ces congés disponibles)», explique Mme Scala.
Cependant, les espaces de travail doivent être inclusifs et la santé menstruelle et ses différents impacts doivent être reconnus dans la santé du travail en général, ajoute-t-elle.
De nombreux autres aménagements peuvent être envisagés pour soutenir les femmes pendant leur période menstruelle, tels qu’un horaire flexible, des congés maladie supplémentaires et du télétravail.
Un tabou qui persiste
Plusieurs pays d’Asie ont également instauré le congé menstruel — le Japon le fait depuis 1947. Cependant, si cela fait longtemps qu’il est en place, cela ne veut pas dire pour autant qu’il est utilisé.
«Au Japon, on sait qu'il n'y a que 10 % des femmes qui utilisent ce congé menstruel à cause de tout le tabou qui l'accompagne. Parce que, même si on met juste les congés menstruels en place, le tabou sera toujours là», prévient Aylin Sari.
Pour que les congés menstruels fonctionnent, il faudrait mettre en avant l’éducation sur les menstruations et la santé féminine, sinon le tabou persistera, poursuit-elle.
Seulement une femme menstruée sur trois se sentirait à l’aise de parler de ses menstruations ouvertement à tout le monde, selon une enquête réalisée par le RQASF en 2023.
«C'est considéré depuis très longtemps comme quelque chose de très intime, voire impur, et de honteux — certains parlent de dépression et de mauvaises odeurs. Donc, c'est un sujet qui est quand même très tabou, on le ressent encore énormément aujourd'hui», mentionne Mme Brunot.
Avant même de commencer à parler de congé menstruel et de politique entourant les menstruations au travail, il faut passer par l’éducation afin de déconstruire les stéréotypes et de démontrer la réalité que vivent les femmes menstruées au quotidien, selon la professeure Scala.
«La première des choses (à faire), c'est de retourner à la base. C'est quoi en fait les menstruations? Qu'est-ce que c'est? Comment ça fonctionne? Déconstruire tous les mythes, toutes les croyances par rapport aux menstruations et pas juste entre femmes, avec tout le monde. Aussi avec les personnes qui ne menstruent pas et qui doivent se positionner en tant qu’alliés», énumère Mme Brunot, qui est du même avis.
L’éducation devrait se faire dès le plus jeune âge, selon Mme Sari. L’organisme Dignité mensuelle fait des ateliers dans des écoles pour sensibiliser les jeunes au sujet des menstruations, mais il offre aussi des formations pour les entreprises. Le simple fait d’en parler avec de vrais mots aide la situation.
«Il y a tous ces mots “je suis dans ma semaine” (qui sont des) euphémismes. On essaye de dire les vrais mots, donc j'ai mes règles, j'ai mes menstruations, le cycle menstruel, j'ai un utérus, tous ces mots-là. Donc c'est briser le tabou en éduquant les personnes. (...) Comment ça se fait que ce soit quelque chose qui arrive à plus de la moitié des personnes dans le monde, puis on n'en parle pas», commente Mme Sari.
Les menstruations ne sont pas le seul enjeu de santé féminine qui reste tabou et qui vient créer des inégalités dans les milieux du travail. La ménopause affecte les femmes plus tard dans leur carrière.
« Les femmes ne devraient pas être pénalisées parce qu’elles vivent un phénomène naturel, c’est ça qu’il faut répéter avec la menstruation et la ménopause, souligne Mme Brunot. Les femmes ne le choisissent pas. (...) Elles méritent d'être accompagnées dans tous ces processus pour favoriser l'égalité, tout simplement.»
Zélia Letullier, La Presse Canadienne