Les dossiers Epstein s'invitent à la Caisse et au Port de Montréal

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — La Caisse suspend ses futurs investissements avec DP World en raison des liens allégués de son principal dirigeant avec Jeffrey Epstein et de certains messages de nature sexuelle, qu’ils auraient échangés. Le Port de Montréal, un autre partenaire de DP World, a pour sa part déclaré vouloir attendre, avant de réagir à la controverse.
C’est le «Journal de Montréal» qui a d’abord rapporté l’information mardi matin, selon laquelle la Caisse de dépôt et placement du Québec (La Caisse) mettait «sur pause» tout «déploiement additionnel aux côtés de DP World».
Dans un échange avec La Presse Canadienne, le directeur des relations médias Jean-Benoit Houde a confirmé l’information en précisant «qu’il est par ailleurs important de faire la distinction entre l’entreprise DP World et Sultan Ahmed bin Sulayem dont il est question ici».
À l’égard de ce dernier, a ajouté M. Houde, «nous avons été clairs avec la société sur le fait que nous nous attendions à ce qu’elle fasse toute la lumière sur la situation et prenne les mesures nécessaires».
Des partenaires d’affaires prennent leurs distances du sultan Ahmed bin Sulayem alors que ses liens allégués avec Jeffrey Epstein sont de plus en plus exposés dans les médias.
Rencontres sexuelles et visite de l’île
Les deux hommes auraient entretenu une relation s’étalant sur plusieurs années, même après que Jeffrey Epstein eu été inscrit comme délinquant sexuel en 2008.
Les courriels rendus publics par le département américain de la Justice n'impliquent pas le sultan dans les crimes avérés et les crimes présumés de Jeffrey Epstein.
Mais le nom du sultan apparaît 336 fois dans les documents rendus publics jusqu’à présent, et certains de ces courriels font référence à de jeunes femmes et d’autres mentionnent explicitement des rencontres sexuelles.
Par exemple, en novembre 2013, dans un message provenant d'une adresse courriel correspondant au nom de «Sultan bin Sulayem» envoyé à Epstein, on peut lire ceci: «en passant, l’Ukrainienne et la Moldave sont arrivées. Grosse déception», car «la Moldave n’est pas aussi attirante que sur la photo alors que l’Ukrainienne est vraiment belle». La Moldave, ajoute l'auteur du message «est trop petite et trop maigre».
Le 30 septembre 2015, la personne associée à l'adresse courriel de «Sultan bin Sulayem» envoie un message, accompagné de photos, au délinquant sexuel dans lequel l'auteur du courriel écrit qu’il a rencontré une fille russe dans une université avec qui il a eu le «meilleur sexe de sa vie». Un autre courriel concerne une Ukrainienne de 21 ans, qu’il a rencontrée sur «un site de rencontres».
Dans un autre message, «Sultan bin Sulayem» suggère qu’une masseuse russe du spa privé d’Epstein pourrait faire un «entraînement» dans le spa d’un hôtel turc pour «acquérir de l’expérience».
Dans un courriel de 2013, il est question de l’âge, du poids, de la grandeur et de la taille du soutien-gorge d’une personne rencontrée par «Sultan bin Sulayem» à Paris.
Un échange qui date du 8 septembre 2005, avant que Jeffrey Epstein soit inscrit sur la liste de délinquants sexuels, fait référence à une visite sur l’île d’Epstein.
«Cher Jeffrey, peux-tu me donner une idée de la date et de l'heure de notre départ pour ton île? Je souhaite organiser quelques réunions à New York. Je suis assez flexible quant à mes disponibilités, mais si tu me donnes une date et une heure approximatives, je pourrai réorganiser ma planification en conséquence. Cordialement, Sultan Bin Sulayem.»
Aucun échange entre Jeffrey Epstein et le Sultan Ahmed bin Sulayem, âgé aujourd'hui de 71 ans, consulté par La Presse Canadienne, ne fait référence à des personnes d’âge mineur.
Un ami «fidèle»
L’amitié entre les deux hommes semble être sincère, comme en témoigne cet échange de courriels en 2013, dans lequel la personne derrière le courriel «Sultan bin Sulayem» se questionne sur ce que le Coran dit sur l’amitié entre juifs et musulmans, le sultan étant musulman et Epstein étant juif.
«Tout ce que je sais, c’est que tu es un de mes amis les plus fidèles, dans tous les sens du mot, tu ne m’as jamais laissé tomber, pas une fois, pas la moitié d’une fois et j’apprécie considérablement le temps que l’on passe ensemble», a répondu Epstein.
En guise de réponse à ce témoignage d’amitié, «Sultan bin Sulayem» l’a remercié, an ajoutant qu’il devait mettre fin à l’échange de courriels, car une «Russe» qui est «fraîche» était sur son yacht.
Un intérêt mutuel pour les ports maritimes
Plusieurs échanges entre «Sultan bin Sulayem» et Jeffrey Epstein concernent les activités de DP World, le nom de l’entreprise apparaissant dans 225 documents liés à l’affaire Epstein. «Sultan bin Sulayem» a, par exemple, partagé, quatre ans avant son ouverture, plusieurs informations concernant la construction du London Gateway, un port londonien.
Les documents rendus publics montrent que «Sultan bin Sulayem» a envoyé à Jeffrey Epstein de nombreux articles de journaux et plusieurs communiqués de presse sur les activités de DP World dans des ports aux quatre coins du monde.
Par exemple, en décembre 2016, il transmet à Epstein un communiqué qui annonce un partenariat entre DP World et la Caisse de dépôt et placement du Québec. La Caisse avait acquis à l’époque une participation de 45 % dans les terminaux à conteneurs de DP World à Vancouver et à Prince Rupert.
DP World gère des dizaines de terminaux maritimes dans des dizaines de pays à travers le monde et il est prévu que la multinationale établie à Dubaï pilote l’expansion du Port de Montréal.
En septembre dernier, l'Administration portuaire de Montréal (APM) a annoncé que la conception des travaux terrestres de l’agrandissement du port de Contrecœur sera confiée à l'entreprise que dirige le sultan.
DP World pilotera la construction du terminal, notamment la cour de conteneurs, les bâtiments, les services publics et la connexion ferroviaire, en plus d’en assurer l’exploitation et l’entretien pour les 40 prochaines années.
En début d’après-midi mardi, APM a déclaré qu’elle se rangeait derrière la déclaration de la Caisse.
«La Caisse ayant demandé que la lumière soit faite, nous attendrons avec intérêt les conclusions de cette démarche», a indiqué le service des communications d’APM, après que La Presse Canadienne a demandé au Port de réagir à la controverse entourant le patron de son important partenaire commercial.
Sheik Mohamed, Bill Gates, Donald Trump…
Les messages échangés entre Jeffrey Epstein et une adresse courriel associée au nom du président-directeur de DP World dressent un tableau de l'influence et des relations des deux hommes, qui ont échangé pendant plusieurs années avant la mort du pédocriminel.
Par exemple, Jeffrey Epstein a écrit, en mars 2012, qu’il était en visite à Berlin, en compagnie du ministre israélien de la Défense.
«Je lui ai parlé de toi et du Cheik Mohamed et il voudrait vous rencontrer tous les deux.»
En mai de la même année, Epstein écrit: «Bill Gates sera à Dubaï mardi. Et toi? Cheik Mohammed voudrait peut-être une rencontre».
Plus tard, en janvier 2017, «Sultan bin Sulayem» a demandé conseil à Epstein après avoir reçu une invitation pour l’investiture du président Donald Trump.
«Crois-tu que ce sera possible de lui serrer la main?», a-t-il demandé à son ami, en parlant du nouveau président.
Jeffrey Epstein de lui répondre: «Appelle-moi pour en discuter si tu es libre.»
Stéphane Blais, La Presse Canadienne