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Les femelles caribous s'alimentent des minéraux cruciaux dans leur panache

durée 10h00
8 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Le caribou est le seul cervidé dont la femelle a aussi un panache et les experts ont longtemps tenu pour acquis que ces bois lui servent à défendre sa nourriture en repoussant les mâles lorsque ceux-ci n'ont plus leur panache.

Or, une nouvelle étude vient offrir une tout autre explication qui a de quoi étonner: les bois des femelles semblent aussi être une source de minéraux cruciaux pour l’animal, qui les gruge.

Des chercheurs de l’Université de Cincinnati ont en effet découvert que les caribous, particulièrement les femelles, grugent les bois tombés au fil des ans pour ajouter des minéraux cruciaux à leur diète.

Au bon endroit, au bon moment

Les mâles perdent leur panache à l'automne, après le rut, mais les bois des femelles tombent au printemps, peu de temps avant le vêlage. C’est donc dans les aires de mise bas que l’on retrouve de grandes quantités de bois des femelles rangifères et selon les travaux des chercheurs, ce sont surtout les femelles avec des nouveau-nés qui les rongent.

Les travaux des chercheurs Joshua Miller et Madison Gaetano, publiés dans le journal «Ecology and Evolution», ont été menés avec l’aide de collègues de l’Université de l’Alaska dans le refuge national arctique de l’Alaska, là où se trouve la harde de caribous Porcupine, renommée pour sa migration annuelle qui représente un aller-retour de près de 2500 kilomètres.

Garde-manger centenaire

Dans le climat froid et sec de la toundra arctique, les bois tombés lors de la mue peuvent demeurer sur place pendant des dizaines, voire des centaines d’années et procurent une source utile et facile d’accès de minéraux comme le calcium et le phosphore à un moment crucial après la mise bas. Le panache d’un mâle peut s’étendre au-delà d’un mètre et peser près de 10 kilos, alors que ceux des femelles sont beaucoup plus petits.

Les chercheurs ont recueilli des panaches et des ossements lors d’expéditions menées dans le refuge arctique de 2010 à 2018. Il est rapidement apparu que les panaches avaient été grugés, mais on ne savait pas par quel animal. En laboratoire, les examens de marques de dents ont permis de savoir que si les loups et les ours laissent des marques distinctives sur les os, les caribous sont bien ceux qui mâchouillent les panaches. Selon leurs analyses, 86 % des 1567 panaches examinés avaient été rongés et 99 % de ceux-ci l’avaient été par des caribous.

Les os pour les loups et les ours

À l'opposé, les quelque 224 os de squelettes de caribous, d’orignaux et de bœufs musqués recueillis montraient surtout des traces de dents de loup et d’ours. Des traces de dents de caribou n'ont été constatées que sur 12 % des ossements et de rongeurs dans seulement 1 % des cas.

Les biologistes ont toujours vu les panaches des femelles comme un outil de défense, mais leur rôle comme source de minéraux une fois tombés vient ajouter un bénéfice que l’on ignorait. Cela explique aussi le moment de la mue des femelles, c’est-à-dire dans les jours précédant la mise bas, ce qui indique en quelque sorte qu’elles portent ce supplément nutritif qui devient disponible au moment même où elles en ont le plus besoin. Comme ils peuvent rester au sol durant des siècles sans se détériorer, ces panaches représentent ainsi une source de minéraux constamment disponible dans les aires de mise bas.

Mathieu Leblond, chercheur en écologie animale et spécialiste du caribou à Environnement Canada, savait que ces cervidés ont tendance à mâchouiller les panaches, «mais je croyais que c'était très anecdotique, peut-être même rare à la limite. C'est quelque chose qu'on observe à l'occasion, mais là, ce que ces chercheurs montrent, c’est que pour presque tous les bois qui ont été vus avec des traces de dents, c'était presque toujours des dents de caribou.»

«C'est une étude qui amène un éclairage complémentaire et nouveau» , ajoute son collègue Mathieu-Hugues St-Laurent, professeur titulaire en écologie animale à l'Université du Québec à Rimouski, aussi spécialiste du caribou. «Ça ne vient pas nécessairement déboulonner notre compréhension du pourquoi les femelles caribous ont des bois. Ça peut être multi causal, mais c'est sûr qu'il y a quelque chose de très intéressant avec le fait de récupérer des nutriments importants en fin de gestation pour des femelles qui évoluent dans des habitats qui sont très pauvres, comme le caribou.»

Des femelles opportunistes

Quant à l'usage déjà connu des bois des femelles, le professeur St-Laurent le décrit ainsi: «Les mâles perdent leurs bois à l'automne, après le rut, explique le professeur St-Laurent. Quand ils ont fini la reproduction, ils sont épuisés, exténués. Ils ont défendu l'accès au harem et ont besoin de s'alimenter. D'ailleurs, il y a beaucoup de mortalité de mâles post-reproduction. Et quand arrive l'hiver, ils vont creuser sous la neige pour accéder à de la végétation.»

«La femelle va simplement attendre et quand le mâle est rendu à la végétation, elle va descendre dans le cratère d'alimentation et avec ses petits bois courts mais très pointus, très robustes, elle va, en bon français, picosser le mâle dans les côtes, le faire sortir du trou et elle va s'alimenter là. Le mâle, lui, peut difficilement l'affronter. Oui, il y a une masse plus grande, mais il n'a plus de panache.»

Le terme cratère n'est pas exagéré, explique-t-il, les caribous creusant jusqu'à un 1,30 mètre de profond sous la neige pour trouver leur nourriture. «Ces animaux ont un sabot qui leur permet de porter sur la neige. Il est beaucoup plus évasé que ce qu'on a chez l'orignal ou les cerfs. Ils vont s'en servir pour creuser. C'est ce qui a donné le nom d'ailleurs à l'espèce; en langue autochtone caribou veut dire 'celui qui creuse la neige'.»

Des ressources constamment recyclées

Mathieu Leblond voit une logique dans cette découverte. «Le phosphore et le calcium sont extrêmement rares dans cet environnement de façon naturelle. La construction des bois, c'est coûteux en calcium et en phosphore. Pour elles, grignoter ces bois-là, c'est vraiment une manière d'aller rechercher un petit peu ces ressources pour les autres processus qui sont extrêmement coûteux pour le caribou, soit la reproduction, la mise bas et l'allaitement.»

La mue représenterait aussi une mécanique naturelle d’ingénierie de l’environnement puisqu’au fil des siècles, les bois finissent par se décomposer, retournant ces minéraux cruciaux dans le sol pour nourrir les herbes, mousses, lichens, tanins et autres qui alimentent les caribous.

Si le panache de la femelle lui sert à protéger sa nourriture des mâles et à lui apporter des suppléments en minéraux et calcium, à quoi sert donc celui des mâles? «Les mâles caribous ont de très, très gros panaches, précise M. Leblond. C'est le plus gros panache chez les cervidés, très impressionnant, très lourd. Eux s'en servent plutôt pendant le rut, pour combattre les autres mâles, impressionner les femelles. C'est vraiment lié à la reproduction parce qu'ils les perdent à l'automne, une fois que le rut est terminé.»

Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne

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