Les provinces hésitent à adhérer à l'outil de recherche des risques d'inondation

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Par La Presse Canadienne, 2026
Le nouvel outil de recherche des risques d'inondation du Canada ne sera accessible que dans les provinces et territoires qui choisissent de participer au programme. Cette décision a suscité la frustration de certains experts en risques d'inondation, malgré les affirmations de la ministre fédérale selon lesquelles elle prévoit une large adoption.
Le gouvernement fédéral a annoncé la semaine dernière que son outil national de recherche des risques d'inondation était prêt. Cet outil en ligne, en développement depuis des années, permettra aux utilisateurs d'effectuer une simple recherche par adresse et de connaître le risque d'inondation de leur secteur, évalué sur une échelle de quatre points.
À la surprise générale, Ottawa a indiqué que l'outil ne fournira des résultats que dans les provinces et territoires participants. Une semaine après l'annonce, mardi, aucune province ni aucun territoire n'avait encore publiquement adhéré au programme, et la fonction de recherche demeurait inutilisable.
Jason Thistlethwaite, expert en risques d'inondation, a dénoncé un «abandon» de la responsabilité du gouvernement d'assurer la divulgation des risques d'inondation à l'échelle du pays, soulignant que plusieurs autres pays, dont la France, le Royaume-Uni et le Japon, disposent déjà d'un outil similaire. Il s'est également interrogé sur les raisons pour lesquelles le gouvernement l'aurait lancé sans avoir préalablement obtenu l'approbation des provinces et des territoires.
«Il faut que quelqu'un prenne ses responsabilités et fournisse cette information, comme le font presque tous les autres pays, à ses citoyens par une simple recherche d'adresse», a déclaré M. Thistlethwaite, professeur agrégé à l'Université de Waterloo.
La ministre de la Gestion des urgences, Eleanor Olszewski, a défendu le déploiement de l'outil de recherche des risques d'inondation lors d'une entrevue. Elle a affirmé qu'il n'appartenait pas au gouvernement fédéral de l'«imposer» à une province ou à un territoire.
L'outil a été présenté à ses homologues le mois dernier et Ottawa continuera de les encourager à se joindre au programme, a précisé Mme Olszewski.
«Je m’attends à ce que la plupart, sinon la totalité y adhèrent», a-t-elle commenté lundi.
Certaines provinces, notamment le Québec, travaillent à leur propre outil et «nous ne voudrions pas nous retrouver dans une situation où l’information que nous fournissons serait incohérente ou problématique pour une province ou un territoire», a-t-elle ajouté.
Orientation des provinces et territoires
La Presse Canadienne a demandé à chaque province et territoire s’ils comptaient participer au programme. Parmi ceux qui ont répondu, aucun ne s’est engagé immédiatement.
La Saskatchewan, l’Alberta, Terre-Neuve-et-Labrador, l’Île-du-Prince-Édouard et le Yukon n’avaient pas répondu mardi matin. L’Ontario n’a pas fourni de réponse officielle.
La Colombie-Britannique a indiqué appuyer l’idée d’un outil d’évaluation des risques d’inondation, mais qu’elle examinait l’outil avant d’y adhérer. Le Manitoba a décidé de ne pas participer «pour le moment», mais continuera de fournir des commentaires pour appuyer son développement.
La Nouvelle-Écosse a décidé de se retirer «pour le moment», car elle n’a pas reçu suffisamment de détails du gouvernement sur la façon dont l’outil serait présenté au public, mais elle souhaitera y participer une fois que de plus amples détails seraient disponibles.
Les Territoires du Nord-Ouest ont indiqué avoir besoin de plus de temps pour évaluer la compatibilité de l'outil avec leurs propres cartes des zones inondables récemment mises à jour. Le Nunavut a dit être en train de l'examiner.
Le Québec a annoncé son refus de participer. L'outil fédéral redirigerait plutôt les utilisateurs vers sa propre plateforme sur les inondations, a précisé un porte-parole provincial.
La cartographie des zones inondables est un sujet controversé dans certaines régions du Canada, a expliqué Charlotte Milne, chercheuse en risques d'inondation et doctorante à l'Université de la Colombie-Britannique.
En 2024, une députée québécoise a affirmé soupçonner que son bureau avait été la cible de tirs de carabine à plombs en raison de ses inquiétudes concernant de nouvelles cartes des zones inondables qui tripleraient le nombre de maisons répertoriées en zone inondable.
Certains résidents craignent que les cartes mises à jour n'aient une incidence sur les prix de l'immobilier, même si les preuves à l'appui sont limitées, et d'autres s'inquiètent de leurs répercussions sur le développement futur, a ajouté Mme Milne.
Les inondations sont les catastrophes naturelles les plus fréquentes et les plus coûteuses au Canada, causant près de 3 milliards $ de dommages matériels chaque année, selon un rapport de 2022 du Groupe de travail canadien sur l’assurance contre les inondations et la réinstallation.
Les changements climatiques et l’aménagement continu des zones inondables contribuent à l’augmentation de ces coûts. La grande majorité des villes canadiennes sont situées, au moins partiellement, en zone inondable.
Sensibilisation de la population
Un sondage mené en 2020 par l’Université de Waterloo a révélé que seuls 6 % des Canadiens vivant en zone inondable connaissaient les dangers auxquels ils étaient confrontés.
Ottawa a investi 15,3 millions $ dans le budget de 2023 pour créer un portail en ligne public d’information sur les risques d’inondation.
Un outil uniforme d'évaluation des risques d'inondation à l'échelle nationale pourrait sensibiliser la population, affirme Mme Milne. Elle a appuyé sa mise en place, mais s'est montrée sceptique quant à sa capacité, à elle seule, à améliorer la résilience face aux inondations.
Les personnes qui s'informent sur les risques d'inondation et prennent des mesures, comme la rénovation de leur domicile, sont souvent déjà prêtes à le faire, a-t-elle indiqué.
Par ailleurs, l'assurance inondation est de plus en plus «réservée aux riches», a-t-elle ajouté, lorsqu'elle est accessible.
Environ 10 % des ménages ne peuvent pas s'assurer contre les inondations, selon les estimations du Bureau d'assurance du Canada, bien que certains experts estiment que ce chiffre est probablement plus élevé. Pour ceux qui le peuvent, l'assurance inondation peut alourdir les primes de plusieurs milliers de dollars chaque année.
La ministre Olszewski a déclaré le mois dernier qu'elle ne pouvait pas promettre que le gouvernement mettrait en œuvre un programme national d'assurance inondation dans un avenir proche, malgré l'engagement pris sous l'administration Trudeau de le faire d'ici 2025.
Mme Milne, chercheuse spécialisée dans les risques d'inondation, s'est dite surprise et déçue par la décision de rendre l'outil facultatif, surtout après les propos de la ministre concernant le programme d'assurance.
«Je pense que les gens aimeraient y avoir accès, et c'est vraiment dommage qu'ils ne puissent pas consulter ces informations», a énoncé Mme Milne.
L'outil a suscité de nouvelles interrogations lundi après avoir été examiné par la vérificatrice générale. Le rapport indique que l'outil ne tient pas compte de l'impact des changements climatiques sur les futures inondations, une grave lacune s'il est censé orienter les décisions à long terme.
Jordan Omstead, La Presse Canadienne