Rencontre avec Robert Lessard
À Saint-Georges, la cabane à sucre Aurélien Lessard change de main sans perdre son âme

Par Germain Chartier, Journaliste
Entre les photos jaunies, les vieux calendriers de tracteurs et les harnais de chevaux suspendus aux murs, Robert Lessard avance lentement, s'arrêtant devant chaque objet comme s'il en connaissait l'histoire par cœur. Et pour cause, après trente-cinq ans à opérer la cabane à sucre Aurélien Lessard, dans la dixième rue de Saint-Georges Ouest, il s'apprête à la vendre, et avec elle, à tourner une page qui remonte à son père.
« La cabane, elle a été construite dans les années soixante. Avant, il y avait une ancienne cabane, mais c'était privé », raconte Robert Lessard, propriétaire des lieux depuis qu'il a repris le flambeau de son père, Aurélien Lessard.
L'établissement n'a ouvert ses portes au public qu'en 1991. Depuis, la cabane est demeurée entre les mains de la famille jusqu'à aujourd'hui. Robert Lessard a vendu à deux nouveaux propriétaires qui, assure-t-il, comptent poursuivre la tradition. « J'ai vendu à des personnes qui vont continuer la même chose et améliorer des choses aussi. Ça va rester comme c'est là. Ça va rester rustique, avec des repas de cabane, de la restauration et le bar, précise-t-il. La raison de la vente est simple : la retraite. Je n'avais pas de relève et je n'ai pas d'enfants ».
Aurélien Lessard, un bâtisseur de Saint-Georges Ouest
Mais derrière cette transaction se cache surtout l'histoire d'un bâtisseur. Aurélien Lessard n'était pas seulement un acériculteur, il a été vendeur de tracteurs pendant de nombreuses années et a façonné une partie du visage de Saint-Georges Ouest.
Propriétaire de dix terres dans le secteur, il a notamment cédé à la Ville le terrain qui allait devenir la dixième rue jusqu'à l'aéroport, ainsi que le terrain de l'aéroport lui-même. Il a aussi fait don d'un terrain pour la maison des étudiants et d'une avenue dans le même secteur. « Il voulait développer la ville de l'Ouest », résume simplement son fils.
L'homme venait pourtant de loin. Né à Saint-Benoît-Labre, Aurélien Lessard attelait déjà des bœufs à 14 ans pour aller chercher de l'eau au ruisseau pour le curé du village, avant de travailler avec des chevaux, puis avec des tracteurs. Une progression qui allait devenir toute une vie. Marié une première fois, il a eu cinq garçons et deux filles avant de perdre son épouse ; il s'est ensuite remarié, en 1952, avec la mère de Robert, avec qui il a eu cinq autres garçons et deux filles. Quatorze enfants en tout, dix garçons et quatre filles, dont Robert, venu au monde en 1962. Aurélien Lessard est mort le 15 janvier 1992, quelques mois à peine après avoir célébré son dernier anniversaire entouré de ses chevaux attelés.
C'est ce même attachement aux chevaux, à la terre et à la mémoire familiale qui imprègne chaque recoin de la cabane. Le poêle à deux ponts qui chauffe encore l'hiver provient d'une vieille école que le père de Robert avait achetée et déménagée dans la dixième rue. Le coffre à ferrer exposé près de l'entrée, avec son enclume, appartenait à son grand-père Maurice Lessard et daterait de 1880.
Une collection de calendriers de tracteurs, amassée année après année de 1972 à 2009, raconte à elle seule des décennies de commerce. Sur un mur, une caricature réalisée par l'artiste Métivier en 1992 ; sur un autre, le souvenir d'une visite qui a marqué la cabane : celle du lieutenant-gouverneur général du Canada, Roméo LeBlanc, venu y manger un repas traditionnel avec son épouse le 2 mars 1997, entouré de gardes du corps postés jusque sur le toit.
Il y a aussi cette peinture offerte par une Américaine du Maine, éleveuse de chevaux, venue manger à la cabane des années plus tôt avec son père. Tombée malade et sans assurance dans son pays, elle avait dû vendre ses chevaux, puis son ranch, avant de revenir une dernière fois à Saint-Georges, et d'offrir ce présent en souvenir.
D'une maison familiale à une cabane commerciale
Ce qui n'était, à l'origine, qu'une maison familiale avec salon, cuisine et chambres, Robert Lessard l'a transformée lui-même en cabane à sucre commerciale, jusqu'au comptoir-bar et à la décoration. Une transformation qui n'a jamais effacé les fondations posées par son père, ni, visiblement, l'attachement qu'il porte à ces lieux.
Quand on lui demande comment il se sent à la veille de quitter des endroits chargés d'autant d'histoire familiale, Robert Lessard répond sans hésiter : « Moi, c'est bien correct là. J'ai fait ce que j'avais à faire puis j'ai trouvé des bonnes personnes pour continuer. » Pour lui, l'essentiel n'a jamais été de garder la cabane dans la famille à tout prix, mais de s'assurer qu'elle continue de vivre.
EnBeauce.com vous invite à visionner l'intégralité du reportage vidéo réalisé sur place avec Robert Lessard ci-dessus.
