Mathieu Blanchet-Asselin
Un Beauceron crée un outil de débat qui défie l'intelligence artificielle
Il y a cinq ou six ans, Mark Zuckerberg et Elon Musk s'envoyaient des pointes sur Twitter (devenu X), et une partie d'Internet rêvait de les voir s'affronter dans un ring. Le combat n'a jamais eu lieu, mais l'idée, elle, ne quittera jamais Mathieu Blanchet-Asselin.
« Je me suis dit : ce serait le fun de voir ça en direct, plutôt que d'attendre chaque semaine la réplique de l'un et de l'autre », se souvient le Beauceron originaire de la ville de Québec, aujourd'hui établi à Saint-Bernard, où il travaille le jour en administration dans une industrie de la région.
De cette envie de débat en direct est né Elbo, un site où n'importe qui peut ouvrir un compte, un peu comme sur un réseau social, pour y débattre librement. C'est de cet univers que s'est détaché, il y a un an, un second projet sur lequel Mathieu Blanchet-Asselin travaille désormais ses soirs et ses fins de semaine, appelé Nova. C'est une plateforme de débat pensée spécifiquement pour les établissements scolaires.
Débattre plutôt que copier
Le point de départ est un constat que les enseignants font depuis deux ans. « On se rend compte que les gens utilisent l'IA de plus en plus. C'en est même un fléau, en fait. En 30 secondes, tu demandes un document écrit, puis l'IA va le faire, et ça devient difficile pour les professeurs de savoir si l'élève a bel et bien écrit ce document-là ou s'il l'a copié quelque part », observe-t-il. Plus les outils de détection progressent, plus l'IA devient puissante en retour. « Ça devient un cercle qui ne termine plus. »
L'idée derrière Nova consiste à se servir de l'intelligence artificielle contre ce problème plutôt qu'à sa merci, en misant sur une compétence qu'elle ne peut pas encore usurper à la place de l'élève, l'oral.
« Puisque tu dois débattre en direct, ça devient plus difficile de copier un texte ou d'avoir quelque chose qui vient d'un ami », complète Mathieu Blanchet-Asselin. Sur la plateforme, un élève peut en effet débattre avec une intelligence artificielle, avec un autre élève, ou simplement regarder deux IA s'affronter.
Le professeur, lui, détermine le sujet, le temps alloué, la vitesse et la complexité des réponses de l'IA, pour que toute une classe puisse débattre en même temps plutôt qu'un élève à la fois devant tout le monde. Une fois l'échange terminé, un rapport est généré, que l'élève doit lui-même valider avant que l'enseignant en prenne connaissance.
Pour que l'exercice reste stimulant, l'IA a été programmée pour prendre position et la défendre, plutôt que d'approuver systématiquement ce que dit l'utilisateur, un piège fréquent avec les outils conversationnels grand public. « L'IA doit toujours débattre et avoir un parti pris. Elle va dire : peut-être que je suis d'accord avec toi, mais... et t'apporter un autre argument qui va te faire remettre en question », explique-t-il. Les échanges se déroulent face à un avatar animé, qui parle et bouge, pour rendre la discussion moins aride qu'un simple échange de texte.
D'un sous-sol beauceron à une université vietnamienne
Mathieu Blanchet-Asselin n'est pas programmeur de formation. Technicien en administration, il s'est plutôt servi de l'IA elle-même pour coder sa plateforme.
« Moi, j'ai l'idée. Je me vois un peu comme un directeur qui utilise plusieurs IA pour construire la plateforme que j'ai en tête », dit-il, précisant que Nova puise dans les technologies de Gemini, OpenAI et Anthropic plutôt que dans un modèle qu'il aurait développé lui-même.
Jusqu'ici, l'accueil est venu d'un endroit qu'il n'attendait pas. Un professeur de français de l'Université de Hanoï, au Vietnam, est tombé sur son site par hasard, sans qu'aucune démarche de promotion n'y ait mené. « Je ne faisais pas de marketing au Vietnam. Il a trouvé mon site par hasard, puis il a commencé à l'utiliser en classe avec ses élèves », raconte Mathieu Blanchet-Asselin, qui a remarqué le trafic inhabituel dans ses outils analytiques avant de joindre l'enseignant.
Depuis deux semaines, l'outil est utilisé dans trois classes de français destinées à des étudiants vietnamiens, qui s'en servent pour pratiquer la langue à leur rythme. Au Québec, les démarches auprès de cégeps sont restées sans réponse jusqu'ici. « À ma grande surprise, ça a été le Vietnam qui m'a répondu avant même le Québec », constate-t-il, sans amertume apparente.
Un CV qui s'appuie sur la parole
Ce qui distingue Nova d'une simple conversation avec un assistant conversationnel grand public, selon son créateur, tient à ce qu'il appelle l'écho. C'est un profil qui conserve la trace de chaque débat et permet d'accumuler de l'expérience et des badges, un peu à la manière d'un jeu vidéo.
Contrairement à un CV LinkedIn par exemple, que chacun rédige lui-même, les badges de Nova sont émis par l'établissement ou l'entreprise, une fois que l'élève ou l'employé a réellement complété la formation exigée. « Ça devient un peu comme un CV en ligne, mais c'est l'établissement qui émet la formation, pas l'utilisateur », précise Mathieu Blanchet-Asselin.
Au-delà du milieu scolaire, il voit une application semblable en entreprise, où l'outil pourrait servir à pratiquer des mises en situation de vente, de ressources humaines ou de négociation sans craindre le jugement d'un collègue, et même dans le monde municipal, pour encadrer des échanges citoyens en ligne. L'accès individuel à Elbo demeure gratuit ; Nova et les versions destinées aux entreprises offrent des périodes d'essai, avant une tarification qui varie selon l'ampleur de l'utilisation pour les organisations.
Pour l'instant, Mathieu Blanchet-Asselin continue de peaufiner sa plateforme quelques heures à la fois, entre deux semaines de travail, avec l'ambition d'en faire un jour un outil aussi répandu que les réseaux sociaux qu'il cite en exemple.
« Le but, c'est de montrer que les gens ont encore une capacité humaine à parler, à être capables de débattre », dit-il, convaincu que l'IA, si elle est là pour rester, n'a pas encore trouvé le moyen de remplacer une voix qui argumente en direct.
Né dans une industrie de la Beauce, son outil fait déjà ses preuves dans une université du Vietnam ; il espère maintenant que le Québec s'en empare à son tour. Pour les plus curieux, la plateforme est accessible à l'adresse elbo.world/nova.
Vous pouvez écouter l'intégralité de notre entrevue vidéo avec Mathieu Blanchet-Asselin ci-dessus.
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