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Histoires de dépannage

durée 08h33
9 septembre 2016
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Par Lorraine Légaré

Pierre Quirion, qui travaille à Accommodation 120, dans la 120e Rue, à Saint-Georges, le quartier chaud de la ville, en a long à raconter sur ce qui se passe au dépanneur entre 2 heures de l’après-midi et 11 heures du soir.

Depuis les deux ans et demi qu’il y est employé, il en a vu de toutes les couleurs. Mais, malgré tout, malgré les gens qui insistent beaucoup, qui n’ont pas de sous pour payer, qui sont intoxiqués, désespérés, qui exigent du crédit, qui reviennent 10 fois pour une autre cannette de bière, qui sont vêtus de drôle de manière et, parfois même, dévêtus, il aime ce qu’il fait. Quand, trois jours par semaine, il va au boulot, il est certain qu’il ne s’ennuiera pas.

M. Quirion, qui a travaillé pendant 10 ans dans un autre dépanneur, bien différent, et où il y avait vente d’essence, n’en est pas à ses premières armes dans le domaine des petites épiceries de quartier, mais il a dû affûter sa patience pour travailler dans ce quartier-ci de la ville. À Accommodation 120, ce n’est généralement pas très tranquille. Deux fois, devant lui, on a uriné au comptoir. Il raconte également qu’un de ces soirs, quelqu’un est venu, une première fois, pour acheter une bière, vêtu d’un camisole, d’un short, pieds nus, puis est revenu une seconde fois, sans camisole, toujours pour acheter une bière, la troisième et dernière fois, il ne restait plus que le caleçon… Mais l’individu voulait toujours acheter une bière. M. Quirion lui aurait alors dit : « Comment tu vas faire pour payer ta bière, t’as pas d’argent, t’as pas d’poches?! »

Naturellement, dans un quartier où règne la pauvreté, les histoires de crédit ou pas sont nombreuses, et parfois compliquées. Un dépanneur, si petit soit-il, reste un commerce, une entreprise dont le but est de faire des profits, pour pouvoir continuer à avoir pignon sur rue. M. Quirion connaît les gens à qui on peut faire crédit et ceux à qui on ne peut pas. Il y a aussi les périodes mensuelles clés : le premier du mois, il se passe beaucoup de choses au dépanneur, la clientèle est très nombreuse;  vers le 15, et souvent même avant, il se passe d’autres sortes de choses, ayant surtout rapport au crédit. On doit presqu’y tenir un Grand livre du crédit pour pouvoir assurer le bon roulement de l’entreprise.

Accommodation 120 est une épicerie de quartier très achalandée, et M. Quirion, qui est fumeur, n’a pas souvent le temps d’en griller une au complet. Les portes, car il y en a deux pour accéder au commerce, s’ouvrent et se referment, s’ouvrent encore, pour encore se refermer;  on se bouscule souvent dans le petit couloir. L’endroit est à la fois glauque et pittoresque, chaleureux, mais un peu épeurant, surtout les soirs de fin de semaine. Au cœur du centre-ville, de ce dépanneur, qui « dépanne » aussi une clientèle différente des habitants de la périphérie de la 120e Rue, on ne pourrait pas dire qu’il est « populaire », dans le sens petit-bourgeois du terme, mais il est certainement utile à beaucoup de gens.

Patience, tact, diplomatie et fermeté. C’est muni de ces qualités que Pierre Quirion fait son boulot, car dans ce quartier défavorisé de Saint-Georges, Accommodation 120 sert également de lieu de rencontre pour des individus qui, à certaines heures, en grande majorité, sont intoxiqués par l’alcool (et les drogues) ou veulent le devenir…

De son côté, Mathieu Beauregard, qui travaille au Couche-Tard du Boulevard Lacroix, un des trois dépanneurs de Saint-Georges qui sont ouverts 24 heures sur 24, c’est moins rocambolesque, naturellement, car très différent. Mathieu, lui, c’est aux gens qui veulent absolument des boissons alcoolisées après 23 heures qu’il a affaire quand il travaille de nuit.

La loi québécoise actuelle ne permet pas à un détenteur de permis d’alcool dit d’épicerie de vendre des boissons alcoolisées après 23 heures -  jusqu’à 8 heures du matin. Mais à 11 heures du soir, il y a parfois des gens qui ont encore soif et qui sont prêts à payer le gros prix pour acheter de l’alcool. Saint-Georges n’étant pas une grosse ville, Mathieu n’a pas vécu de drame épouvantable face à des gens décidés à enfreindre la loi. Ce qui lui est arrivé de « pire », c’est qu’on lui a offert de garder la monnaie d’un billet de 100 dollars pour acheter une caisse de bière qui en coûtait 30.

On obstine parfois assez fort, devant le comptoir, pour avoir de la boisson passé 23 heures, mais les amendes salées, autant pour le propriétaire du dépanneur que pour l’employé qui enfreindrait la loi, découragent toute tentation de délit, aussi lucrative soit-elle. 

Outre les possibles délits d’alcool, c’est au niveau des billets de loterie que Mathieu rencontre parfois un certain challenge. On n’est pas content de n’avoir peut-être pas pris la bonne combinaison de chiffres, on veut recommencer, on y tient, bon. Et même si la machine n’accepte pas le choix du parieur, on croit que la machine ment… Et on s’en prend verbalement à l’employé qu’on a devant soi. Mais Mathieu, qui a 18 ans et qui ne travaille au dépanneur que depuis quelques mois, ne se laisse ni conter fleurette ni embobiner dans la machine des autres… il aime son travail et il le fait bien.

Entre les deux dépanneurs, Accommodation 120 et le Couche-Tard (Boulevard Lacroix-Irving), il n’y a qu’une courte distance, mais quand on franchit la porte de l’un ou de l’autre, on entre dans deux mondes qui, alors qu’ils sont à la fois complètement différents, sont aussi semblables de par leur vocation; le dépannage.

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