Pier Dutil
Le bordel de l'immigration (2)
Par Pier Dutil
Suite à ma chronique du 9 février dernier intitulée : «Pourquoi le ministre Roberge ne comprend rien?» j’ai eu des contacts avec plusieurs intervenants du milieu des affaires beauceron qui m’ont suggéré de me pencher également du côté fédéral où, là aussi, on a l’impression que le Gouvernement tire dans les pieds des entrepreneurs en région.
Je dois vous avouer que le dossier immigration est un véritable bordel pour ceux qui tentent d’y comprendre quelque chose. Certaines responsabilités relèvent du fédéral, d’autres du provincial et, comme si cela n’était pas suffisant, d’autres exigent l’intervention des deux niveaux.
Une chatte n’y retrouverait pas ses chatons.
De 20 % à 10 %
Alors que le Gouvernement du Québec a créé de séreux problèmes aux employeurs en abolissant le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) pour le remplacer par un autre, le Gouvernement canadien a lui aussi modifié les règles d’un programme qui permettait aux entreprises d’embaucher des travailleurs étrangers temporaires représentant 20 % de leur main-d’œuvre. Du jour au lendemain, on a ramené cette proportion de travailleurs étrangers temporaires à 10 %.
Pour certaines catégories, on pouvait même aller jusqu’à 30 %, mais tout cela est maintenant ramené à 10 %
Le Gouvernement fédéral ne s’est pas arrêté là. Les travailleurs étrangers temporaires, une fois admis, bénéficiaient d’un permis de travail de deux ans, permis qui pouvait être renouvelé. Désormais, ce permis est ramené à une seule année. Et, comme les délais de renouvellement d’un permis exigent plusieurs mois, tout est constamment à recommencer et cela est très coûteux (entre 1 500 à 2 000 $ par renouvellement).
Après s’être conformé à la norme de 20 %, être allé recruter à grands frais des travailleurs étrangers pour combler des postes pour lesquels on ne trouvait pas de travailleurs canadiens, après avoir formé ces travailleurs, voilà qu’on devra en abandonner plusieurs, car leurs permis ne pourront être renouvelés.
Pour les nombreuses entreprises beauceronnes qui s’étaient prévalues de ce programme, les impacts sont majeurs. J’ai rencontré des dirigeants de deux entreprises pour en mesurer l’ampleur.
Les impacts chez Boccam
Pour Georges-Henri Boutin, Président de Boccam, une PME fabriquant des portes intérieures, des cadres et des boiseries en bois et employant 60 travailleurs, les nouvelles normes lui feront perdre plus de 2 M$ de son chiffre d’affaires.
Boccam a déjà embauché jusqu’à 16 travailleurs étrangers temporaires dans son usine de Saint-Georges. Désormais, il n’aura droit qu’à six.
Malheureusement pour lui, M. Boutin ne voit pas le jour où il pourra remplacer ces travailleurs, car tous les efforts pour recruter des travailleurs beaucerons ne donnent rien. «On affiche des postes, mais on ne reçoit aucun CV» affirme M. Boutin.
Comme plusieurs autres entreprises, Boccam a fait des efforts et investi des sommes importantes pour élargir son marché, recruter de nouveaux clients, mais tout cela est remis en question présentement. «On doit gérer de la décroissance après avoir investi pour développer de nouveaux marchés et avoir pris de nouvelles commandes», d’ajouter le Président de Boccam.
M. Boutin s’inquiète même à savoir s’il parviendra à livrer plusieurs de ses nouvelles commandes dans les délais prévus.
Les impacts chez Manac
Manac, avec près de 1 000 travailleurs, est le plus important employeur de Saint-Georges et l’un des plus important en Beauce. On y fabrique des semi-remorques de toutes sortes.
Au début de 2024, Manac employait jusqu’à 177 travailleurs étrangers temporaires dans le cadre du programme fédéral. Début 2026, ce nombre a été ramené à 109 et il faudra encore le réduire pour se conformer aux nouvelles exigences d’Ottawa.
Rencontrés récemment, le Président de Manac, Charles Dutil (lien de parenté fort éloigné) et le Vice-Président ressources humaines, Steve Ceolin, n’ont pu qu’exprimer leur dépit suite au changement effectué par le Gouvernement fédéral.
Selon Charles Dutil, le changement des règles représente «Un non-respect de base à l’égard des employés que l’on a invités à se joindre à nous.»
De son côté, M. Ceolin rappelle que pour recruter ces nouveaux travailleurs, l’entreprise a investi plusieurs milliers de dollars en se fiant au maintien du programme fédéral.
Face à cette situation, Manac s’est jointe à une vingtaine d’autres entreprises québécoises pour lancer un recours collectif de 400 M$ en dommages contre le Gouvernement canadien et le ministère de l’Immigration. On est bien conscient que cette procédure risque de durer des années, mais on espère ainsi sensibiliser les dirigeants politiques canadiens.
Pour Charles Dutil, les changements de règles imposés par Ottawa feront en sorte que «De nombreux «trailers» ne pourront être fabriqués à notre usine de Saint-Georges en 2026, ce qui pénalisera aussi nos clients.»
Des pertes énormes
Comme vous vous en doutez certainement, Boccam et Manac ne sont pas les seules entreprises beauceronnes à subir les conséquences du changement des règles par le Gouvernement canadien.
Des entrepreneurs ont fait savoir qu’ils devront probablement abolir un quart de travail de soir occupé par une majorité de travailleurs étrangers temporaires qui ne pourront être remplacés par des travailleurs d’ici.
D’autres précisent qu’ils devront cesser de recruter de nouveaux clients, étant incapables de livrer un flot de nouvelles commandes.
Selon Georges-Henri Boutin, un regroupement d’entrepreneurs beaucerons évalue que la mise en application des nouvelles règles imposées par le Gouvernement canadien représentera une perte de «business» de quelque 450 M$ en Beauce seulement.
Durant les Jeux olympiques, le Gouvernement canadien présentait des publicités à la télévision qui lançait le message suivant : «C’est le temps de bâtir une économie forte,»
Les nouvelles règles concernant l’embauche de travailleurs étrangers temporaires vont à l’encontre du message du Gouvernement fédéral. Loin de contribuer à bâtir une économie forte, les nouvelles règles tirent dans les pieds de nos entreprises, les forçant à réduire la prise de commandes et le développement de nouveaux marchés.
Comment se fait-il que nos dirigeants ne soient pas en mesure de comprendre les impacts négatifs de telles décisions? C’est à n’y rien comprendre.
Encore une fois, les bottines ne suivent pas les babines à Ottawa, tout comme à Québec.
Courage
Il ne reste que 1 048 jours au mandat de Donald Trump.
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Pensée de la semaine
Je dédie la pensée de la semaine à nos dirigeants politiques :

